Resté très classique, ce jeu n’en poursuit pas moins un parcours vaillant. Dans quelques jours débutera à Dakar son championnat mondial.
Cinquante-cinq consonnes et 45 voyelles… Ce sont les lettres du jeu de Scrabble. En ce début de « grandes vacances », il fait partie des bagages, coincé entre une paire de tennis et un tube de crème solaire. Et du 18 au 27 juillet, se dispute à Dakar son championnat du monde francophone. Le Scrabble fête aujourd’hui ses soixante ans et n’a pas pris une ride. Deuxième du marché, derrière Monopoly et devant Uno, avec plus de 350.000 jeux vendus chaque année en France et 15 millions d’euros de chiffre d’affaires, il compte ses adeptes autant du côté des enfants que des adultes et reste diffusé dans 121 pays en une trentaine de langues. Surprenant pour ce plateau carré de 225 cases qui n’a pas varié d’un iota depuis sa naissance officielle en 1948.
La partie n’était pas gagnée : aux Etats-Unis comme en Europe, les ventes ont mis du temps à démarrer. A New York, c’est l’engouement pour ce jeu d’un des propriétaires de Macy’s qui l’a propulsé dans ses rayons en 1952. En France, la version francophone créée en 1955 a attendu dix ans avant de décoller grâce au coup de pouce du Club Med. « Aujourd’hui, il reste un classique et s’inscrit encore dans des achats d’impulsion pendant les jours de pluie ou dans les lieux de villégiature. Comme les échecs, il est devenu une quasi-institution », souligne Arnaud Roland Gosselin, directeur marketing chez Mattel France. Si le jeu appartient au groupe depuis le rachat de Spear en 1994, il reste propriété du concurrent Hasbro pour les Etats-Unis et le Canada, qui vient de le mettre en ligne sur le site pogo.com réservé aux joueurs d’outre-Atlantique. Cette particularité ne gêne pas Mattel outre mesure : « C’est un produit culturel sur lequel une stratégie mondiale n’est pas nécessaire », argue-t-on chez le fabricant de jouets.
L’amour des mots
Surfant avec astuce sur la demande en mariage faite par son inventeur, l’architecte Alfred Butts, à sa fiancée sur un plateau de Scrabble, c’est sous le signe de l’amour des mots que Mattel et la Fédération française de Scrabble ont choisi de placer les soixante ans d’existence de leur jeu fétiche. A l’occasion de la Fête des mères et de la Fête des pères, ils ont lancé un jeu-concours sur la Toile autour du thème des déclarations d’amour. Ainsi, la maman d’Agnès R. a vu sa grille publiée dans « 20 Minutes » du 22 mai pour la Fête des mères. Quant au papa de Jean B., la grille imaginée par son fils a circulé sur le dos d’un camion mi-juin dans Carcassonne, sa ville de résidence. Sur le site scrabble60ans.com, les candidats aux jeux de lettres peuvent aussi laisser libre cours à leur imagination en composant plusieurs milliers de grilles avec leurs mots à eux. Et pour souhaiter l’anniversaire d’une amie, le mariage d’un cousin ou la naissance de bébé, chacun peut adresser sous forme de grille une carte virtuelle personnalisée.
Les grilles faisant le plus de points se verront récompensées par une des créations des Sismo, deux jeunes designers français auxquels la marque a confié une collection à réaliser autour de l’univers du jeu. Au total, 60 objets, depuis le petit support sur lequel on pose les lettres détourné en bougeoir, jusqu’au tour de cou avec des lettres formant « Youpi », en passant par des coupelles en lettres recourbées ou encore des tee-shirts siglés. De quoi se donner des allures ludiques et branchées. Car la stratégie marketing vise aussi à décomplexer les candidats au Scrabble. Une réputation de jeu d’intello lui colle encore au plateau. Pour Michel Gutsatz, consultant en stratégies de marques, « le Scrabble, c’est la manifestation d’une culture inutile. C’est une revanche sur la culture livresque : dans ce jeu, on est dans le dictionnaire. Il permet de se constituer une culture qui n’est pas utilisée au quotidien mais qui est très valorisante, du fait de la maîtrise des mots qu’elle impose ».
A la rentrée de septembre, et pendant tout l’automne, des actions de « buzz » et de « street marketing » feront en sorte que le jeu continue d’occuper le terrain avec, par exemple, des sets de table sous forme de grille disposés dans des cafés branchés et invitant à engager une partie entre voisins. Le père Noël sera lui aussi invité à jouer avec un des gagnants du site. Et une édition limitée « 60 ans » sortira à la fin de l’année avec des pièces de couleur noire et un plateau vert d’eau… très futuriste.
Mais ce type d’actions ne saurait à lui seul expliquer le succès. Créé en 1974, la Fédération française de Scrabble joue un rôle très actif pour la longévité du jeu. Depuis trente-cinq ans, une communauté de passionnés anime partout en France 900 clubs de joueurs et 18.000 licenciés avec 250 tournois chaque année. « On pourrait faire mieux ! Il suffit de regarder les bridgeurs qui sont 100.000. Or, sur 100 personnes prises au hasard, 85 savent jouer au Scrabble quand seulement 15 pratiquent le bridge », souligne Frank Maniquant, directeur de la Fédération française de Scrabble, quarante-cinq ans, champion du monde 2001 et champion France Blitz 2006.
Intérêt des jeunes générations
Mais c’est seulement depuis six ans que le fabricant a mis ses pas dans celui de la fédération : « Nous avons une réelle proximité amicale », admet Arnaud Roland Gosselin. C’est elle qui a concocté la grille « Mai 68 » et celle de « la Saint-Valentin », elle aussi qui a mis au point, en 1990, l’édition du dictionnaire Larousse, « L’Officiel du Scrabble » – la 5e édition sort cette année – pour éviter les bagarres, fréquentes, entre joueurs.
Pour étendre son champ d’action sur son plus gros marché, la France, et y faire entrer le plus tôt possible les jeunes générations, Mattel a sorti il y a quelques années des éditions pour les enfants et même les plus petits à partir de trois ans. Mon Premier Scrabble avec une version Dora l’exploratrice et une avec OUI OUI, selon le personnage préféré des enfants, propose un plateau réversible français-anglais. Le Scrabble Junior prend le relais à partir de cinq ans sur une face et à partir de huit ans sur l’autre face du plateau. « Nous sommes aidés par les parents soucieux d’épauler leurs enfants sur le plan académique. Scrabble n’est pas un jeu de bandes ou de jeunes adultes. Il se joue entre générations, c’est un jeu de transmission », argumente Arnaud Roland Gosselin. Son grand regret ? N’avoir jamais réussi à intéresser les académiciens sur la défense de la langue française.
Chaque cible a aussi son jeu : ceux qui voyagent avec un plateau dont les pièces s’encastrent ou encore les férus d’esthétique qui, depuis 1997, peuvent craquer pour la version « luxe » en bois. Enfin, pour la première fois de sa longue histoire, la marque Scrabble vient de donner naissance à un tout nouveau jeu, « Défi ». Il se joue avec des dés sur lesquels figurent les lettres. Plus compétitif que son ancêtre, il est surtout plus rapide : doté d’un sablier, il empêche le partenaire de réfléchir des heures devant son chevalet ! Il y a aussi les versions électroniques. Menace ou opportunité ? S’il existe un jeu Ubisoft sur PC et une communauté sur Facebook en attendant la sortie d’une version pour les téléphones portables, actuellement en développement, le jeu traditionnel doit encore batailler pour conserver sa place au soleil des vacances. Peu nombreux sont les jeunes adolescents, pourtant amateurs du jeu, ravis à l’idée de faire une partie avec leurs grands-parents. A moins que son avenir ne soit finalement dans les « casual games » qui réunissent sur l’écran plus de 2 millions de joueurs occasionnels à travers le monde et a généré 2,25 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2007.
Source: http://www.lesechos.fr